Christine Muller Peintre

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                                                                                                                          La douce entrée du soleil

                  Un conte pour le mal de dos

Avec concentration, elle regarde devant et découvre qu’elle voit...

Elle voit ce qu’elle ne connaît pas, d’elle-même et de ce monde 

Et pour la première fois reste bien éveillée sur ce qui la dépasse. 

Pourtant c’est dans son dos que quelque chose se passe... 

Un chantier est en cours qu’on ne peut arrêter. 

Jusqu’ici la colonne restait bien à sa place, distribuant les ordres 

et l’ensemble tenait. 

Tant bien que mal souvent mais avec dignité. 

La trace de quelques luttes. 

Une vertu mal placée. Un nerf à fleur de peau.

Un baiser qui s’attarde...

Troublés par la lumière et réchauffés par elle, 

ils s’encouragent alors à ne pas disparaître. 

Sous de grandes chemises on les avait planqués 

dans le sombre dessein de les voir se confondre...

En excuses ou ailleurs, peu importait la forme,

du moment que la femme oubliait leur présence. 


Il a fallu du temps et des huiles délicates, 

pour qu’enfin elle se tourne et nous montre son dos. 

Et pour que par hasard ou par enchantement, 

les lignes douloureuses et rougies par l’usure

se rencontrent en un point et tracent autour de lui 

un nouveau territoire.

A présent on peut suivre d’une main bienveillante 

cet autre itinéraire complètement inédit. 

Mais ce qui est étrange et qui pose question, 

c’est que chaque élément a trouvé son écrin.

Un sens pour chacun et tout est à sa place

De la trace à l’empreinte, 

le dos a basculé.


Affolée par tant de vibrations, la peur accrochée à l’épaule 

finit par s’envoler en crachant de dépit 

des mots qu’elle affectionne. 

Torticolis, courbatures, lumbago, torticolis, torticolis, torticolis...

Dans l’air épais ils sifflent et s’abattent n’importe où, 

abîment d’autres surfaces,

mais loin du dos enfin, ils semblent s’en aller,

et la peur se tailler...

Elle emporte avec elle et pour de bon cette fois, 

l’ombre qu’elle gardait sur la nuque, le sens du mot « devoir »,

et toute une série de petites choses mesquines et sans importance

dont on se passerait bien désormais. 


La peur n’aime pas les vibrations. 

Ce qu’elle aime, c’est la stagnation. 

Ce dont elle raffole, le déni. 


La nuque, privée de son ombre portée, 

s’émoustille de cette teinte nouvelle et change la couleur du dos. 

Pendant ce temps et loin devant,

la peur croise en chemin une drôle d’aventurière venue du fond de l’air 

Ce qu’elles se dirent, nous ne le saurons jamais.

Mais je vous jure qu’une bataille fut livrée, sans armes et sans merci,

et que la peur vaincue par cette combattante à qui rien ne résiste,

s’enfuit du territoire pour devenir un point. 

Un tout petit point noir. 

Si petit que la femme, à peine éveillée de sa concentration,

ne le reconnût pas et pût s’en amuser.

 

Distraite par un remue-ménage qu’elle sentait dans son dos,

elle en courba la ligne et dénoua le cou. 

Puis...avec une grâce qu'elle ne se savait pas,

elle remonta plus haut pour voir un peu plus loin...


Pendant ce temps, la voyageuse qui cherchait gîte et repos mérités

s’approcha de l’endroit pour en voir le détail.

Le trouvant accueillant et aimant son mouvement, elle vint se poser là...

Exactement là. 

A cet endroit précis de la ligne du dos où les combats eurent lieu

Où quelques nœuds encore, disposés en trophées, 

disaient la résistance toujours réinventée.

Les réseaux compliqués mais bien organisés.

 

L’omoplate, alourdie par tant de certitudes et réputée 

pour son intolérante clavicule,

composa pourtant avec la nouvelle venue et lui fit de la place. 


On ne savait pas son nom

Elle faisait un peu peur mais inspirait les âmes...


La hanche ayant connu du monde l’Amour et l’Enfantement,

crût reconnaître en elle une vieille connaissance, il y avait longtemps...

Enfin c’était pas sûr...

Par moment la mémoire lui faisait tant défaut!...

Sans perdre une minute elle se mit à la tâche jusqu’au petit matin.

Elle remonta le temps afin de le suspendre. 

En choisit les secondes les plus délicieuses 

et les tissât entre elles autour d' un fil de l’eau. 

Puis elle confectionna deux oreillers moelleux

avec quelques atouts dont elle a le génie.

Une danse du ventre langoureuse. 

Un audacieux renversement. 

La promesse d’une caresse, l’impatience d’une autre...

Et sur le tout, du même fil, elle broda le nom de l’étrangère...


Un prénom inconnu et d’une rare beauté.



Pour parfumer le lit, elle s’en alla chercher deux perles d'églantine 
reçues en héritage. 
Une oreille délicate en distillait l’essence de l’aube au crépuscule.  
Percevant chez la hanche une facilité à l’alchimie des sens, 
l’oreille l’initia dans le plus grand secret 
à quelques sortilèges. 
Enfin, lorsque l’endroit fût prêt, on convia l’Invitée à rejoindre l’alcôve... 

       Restait la chevelure.

En retard comme à son habitude afin qu’on ne voit qu’elle.

Son reflet, sa tendance, et son goût agaçant à se faire désirer.

Retenue en chignon par deux ou trois épingles, 

elle vint sur l’épaule trouver du réconfort.

Elle aurait bien voulu s’entretenir avec elle et en toute amitié,

d’un saut qu’elle devait faire dans quelques heures à peine 

et qu’elle craignait un peu...

Lui parler sans détours, avec sincérité,

du souci de trouver à son atterrissage une fesse rebondie 

et laiteuse à souhait.


Mais l’épaule entre temps, libérée de la peur, a commencé à vivre 

et à se relever.

Le cheveu le savait et c’était bien logique, 

une belle indépendance éclose depuis peu ne sera dérangée 

sous aucun des prétextes.

Et ce qu’il redoutait arriva sur le champs...


L’épaule, perturbée par un chatouillement qui troublait sa quiétude,

rejeta en arrière sans aucun état d’âme, l'épaisse chevelure.

Pour son saut dans le vide

 elle aurait bien voulu tester un élastique, accrocher un ruban,

enfin quelque chose qui la rassure un peu...

Dégringoler ainsi sans être démêlée,

n’avait rien pour elle de simple et d’évident.

De longs apprentissages à se faire peigner, discipliner, lisser

l’avait rendu méfiante d’un aspect plus sauvage.

Tandis qu’elle dévalait la pente et son contraire, la crinière à l’envers

Le bulbe à découvert,

elle crût voir dans un pli de l’aine bienveillante, l’Invitée mystérieuse 

vêtue d’une simple plume,

s’enroulant de plaisir d’un oreiller à l’autre...


Il s’en passait de belles, dans ce dos innocent...

 

Il y eût une secousse et un rebondissement et le cheveu sentit 

qu’il glissait dans le vide.

Quand il revint à lui après l’étourdissement, 

il se trouvait blotti  dans un abri douillet, au creux de deux collines moelleuses et accueillantes...

     

Croyant à la visite d’un amant de passage celles-ci s’endimanchèrent 

du blanc des grandes fêtes

 On les vit se dresser et reformer le « V »

Le V de la victoire car il s’agissait là d’un exploit bien trop rare...


On applaudît partout de la nuque à l’assise.


Et la femme...

Sans se retourner

Sans cesser de regarder devant

Sans même accorder à l’instant le moindre frémissement

Sût que son Invitée était bien arrivée

A bon port et sans encombres

Là, au creux de ses reins....


la légèreté...


2012